mercredi 5 octobre 2016

ROSE 157

















                     WISDOM



Elle ne dit rien à Amir : inutile de l'alarmer, il a déjà bien assez de misères avec lui-même. En revanche, comme c'est l'heure d'aller chercher Grégoire, elle en parle à Lili.
— Diouf ? s'exclame cette dernière. Je le connais très bien, je l'ai eu comme élève. Un pauvre môme… Sa mère devait avoir treize ou quatorze ans, quand il est né. Aujourd'hui, elle se prostitue, se drogue ; une véritable épave.
Et qui s'occupe de lui ?
— Ses grands-parents, en théorie. En théorie seulement, parce qu'en pratique… Déjà, tout petits, les gosses étaient complètement livrés à eux-mêmes.
LES gosses ? Il y en a plusieurs ?   
— Diouf avait un frère jumeau, Wisdom, qui est mort il y a un an, environ…
De quoi ?
Un accident de mobylette.

Rose n'en dort pas de la nuit.
Le gamin scotché dans la tête.
Et la petite maman de quatorze ans, aussi.
Elle n'a aucun mal à l'imaginer : une adolescente maigrichonne, tout en bras et en jambes, avec ce ventre qui lui pousse, incongru, indécent, accusateur… Puis, insensiblement, un glissement s'opère et son propre passé remonte à la surface. Elle se revoit, il n'y a pas si longtemps, dans une situation analogue. Ses angoisses, ses colères, ses révoltes d'alors lui reviennent en mémoire.
« Ce gosse, se dit-elle, ç'aurait pu être le mien si j'avais eu moins de chance. Si je n'étais pas née dans un milieu privilégié, si je n'avais pas été prise en charge par des gens aimants, j'aurais peut-être fini, moi aussi, droguée, prostituée, laissant mon fils à l'abandon… »
Elle se dit encore :
« Il a la rage ; normal, après ce qu'il a vécu. Déjà si maltraité par le sort, à son âge. Quelle injustice ! Et moi qui lui en veux, moi qui en ai peur… Moi, moi, qui pourrais être sa mère ! » Et de détester la femme qui, en pareilles circonstances, eût fait preuve d'autant d'incompréhension envers Grégoire.
De sorte que, le lendemain :
— Vous connaissez le nom de famille de Diouf, madame Irène ?
Non, pourquoi ?
Simple curiosité. Il habite bien dans l’H.L.M. ?
— Oui, dans cet horrible bunker où les gens sont entassés comme des rats.
Vous n'avez pas l'air de l'apprécier beaucoup, dites donc.
— Avant, il y avait un square, à cet endroit-là. Par la vitrine, j'apercevais les arbres, les fleurs, les enfants qui jouaient. Et le soir, après la fermeture, on allait souvent s'y asseoir, avec Béchir, histoire de décompresser un brin… "Ils" l'ont détruit pour mettre ce bloc de béton à la place. Tu ne voudrais pas que je "les" en remercie !
Rose hoche la tête avec compassion, puis insiste :
Le petit Diouf, il vit à quel étage ?
— Pourquoi ? Tu veux aller te plaindre chez ses parents ? Je te comprends, remarque : à ta place, j'aurais la même réaction. Une bonne correction ne lui ferait pas de mal, à ce garnement.
Ce n'est pas ça, dit Rose, mais…
La porte, s'ouvrant sur Isaac, l'interrompt.
            — Tiens, demande-lui, à lui, dit Mme Irène. Il connaît tout le monde.
— Qu'y a-t-il pour votre service, mesdames ? s'enquiert le plombier.
Le petit Diouf, tu vois qui c'est ?
— L'affreux Jojo* qui met des pétards dans les boîtes aux lettres ? Je viens juste de le croiser sur le parking. Il préparait encore un mauvais coup, je parie !
Sur le parking ? dit Rose. Où ça, exactement ?
— À droite, près de l'escalier qui monte aux ascenseurs. C'est toujours là qu'il traîne.
Je peux y aller, madame Irène ? J'en ai pour deux minutes.
Signe d'approbation ; Rose s'éclipse, sans même prendre le temps d'enfiler son manteau.

Diouf, assis sur les marches de ciment brut, la regarde approcher comme un chat guette une souris. De sorte qu'à quelques mètres de lui, elle s'arrête : prudence oblige. 
Je te cherchais, dit-elle.
Il prend un air bravache :
Qu'est-ce que tu me veux ?
Pourquoi tu m'as frappée, hier ?
Parce que ta patronne a frappé Wisdom.
Une seconde de silence stupéfait.
Comment ça ?
Ta salope de patronne a frappé Wisdom, répète le gamin.
Quand ?
Avant qu'il se casse la margoulette.
Dans la tête de Rose, la petite machine à réfléchir se met en marche. Elle se remémore les paroles de Mme Irène, la veille au soir : L'an dernier, ils s'amusaient à cracher sur ma vitrine… J'en ai chopé un et je lui ai tiré les oreilles.
C'était ton frère ? articule-t-elle.
— Je comprends que tu lui en veuilles, mais pourquoi tu t'en prends à moi ? Je n'ai rien à voir là-dedans.
Elle n'était pas là, c'est pas ma faute.
Tu n'avais qu'à revenir un autre jour.
— J'avais juré à Wisdom de le venger. Hier, c'était l'anniversaire de sa mort. J'ai tenu ma promesse.
« Je rêve, se dit Rose. Des histoires pareilles, ça n’arrive que dans les romans. »
Hélas, non.
— Maintenant que tu t'es vengé, on se réconcilie ? propose-t-elle, en tendant la main (tout en se ménageant une possibilité de retraite, au cas où).
Diouf fronce les sourcils, tergiverse un instant.
— Tu me files des sous pour acheter des bonbecs ? finit-il par demander, méfiant.
Si tu me serres la main.
Gravement, il tend la sienne. Rose la reçoit, toute chaude, dans sa paume, cette main frappeuse, cette main vengeresse. Une main petite. Fragile. Et sale.
— Bien, dit-elle. 
Et elle y dépose une pièce de cinq francs.

L'instant d'après, le gosse détale en direction de la boulangerie.

        

* Affreux Jojo : expression des années 60 pour dire : un sale mioche 


Bonus : le quartier de Rose à Aubervilliers...

Cliquer sur l'image pour agrandir)
 Le quartier de Rose













A l'arrière-plan, derrière la piscine en construction, le fameux "bloc de béton" dont parle madame Irène, un immense édifice en forme de croix. Il était peint à l'époque en orange et blanc. Assez pimpant, donc. Rose, sur la photo d'en-tête, est juste devant.
A l'extrême-droite, l'immeuble où habitait Rose avec sa famille.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Laissez un chtit mot