vendredi 7 octobre 2016

ROSE 159

















                 ANNIVERSAIRES


         Début avril.
— Samedi, c'est l'anniversaire de Béchir, chuchote Mme Irène à Rose, suffisamment bas pour que l'intéressé n'entende pas.
— Le 7 ? Comme Grégoire ?
— Moins fort, souffle Mme Irène, avec un regard furtif vers le fond de la salle.
Elle entraîne Rose à l'autre extrémité du bar.
— Le 7, mon fils aura cinq ans ! répète celle-ci, ravie de la coïncidence.
— Ça tombe bien, je voulais justement organiser une petite fête ; nous ferons d'une pierre deux coups.
         — Vous comptez inviter du monde ?
— Mes meilleurs clients : Isaac, Gaël… Le harem, bien sûr ! Manu, si elle est disponible…
— On pourrait peut-être demander à Lili ?
— J'allais te le proposer. Et ton pote le clown, là, s'il voulait mettre un peu d'animation.
— Je vais lui en parler mais je ne promets rien : il est très occupé.
— Ton mari viendra, j'espère ?
Moue d'ignorance de Rose.
— Il sait jouer du raï ? insiste Mme Irène.
— Euh… oui, je pense…
— Alors, on a ab-so-lu-ment besoin de lui pour accompagner Wadiah et Fathia. Elles chantent très bien, et sont originaires de la même région que Béchir. Il adore quand elles lui interprètent des airs traditionnels de son pays.
Comme chaque fois qu'elle est dans l'embarras, Rose se mordille les lèvres.
— Je comprends, mais… à mon avis, il ne faut pas trop y compter : en ce moment, c'est un zombie.
Elle a vu juste : Amir, sollicité, refuse tout net.
— Ne me mêle pas à tes histoires de troquet, s'il te plaît.
— Ce ne sont pas des "histoires de troquet", c'est l'anniversaire de ton fils. Et l'occasion de faire plaisir à un pauvre vieux handicapé. Presque un compatriote, en plus !
— Arrête tes violons, je déteste cet endroit.
À quoi bon s'obstiner ? Sur un fielleux : « T'es vache avec Grégoire », Rose abandonne la lutte.

En revanche, Aux Bons Amis, l'approbation est unanime. Mme Irène se frotte les mains.
— J'ai commandé deux gros gâteaux à la boulangerie. J'espère que ça suffira.
—  On sera combien ? dit Rose. Une dizaine ? 
— Au moins. Moi je pencherais plutôt pour douze ou treize… François amène sa copine, ça fait deux, le harem, quatre, Lili et Lucas, six… J'ai invité Zabelle, aussi. Et tu sais ce qu'elle a eu le culot de me demander ?
— ?
— « C'est gratuit ? »
Elles éclatent de rire.
— Bon reprenons : toi, moi, Béchir, tes gamins — je ne compte pas ton lâcheur de mari —, Isaac, Manu, Gaël…
— Non, pas Gaël : je lui ai posé la question, il ne pourra pas se libérer.
— Sans lui, on sera déjà quatorze !
Bref, les préparatifs vont bon train. Et Rose se surprend à retrouver, par instant, le goût de vivre. Quand elle parvient à oublier Amir, en fait. Dans les rares moments où elle n'est plus que Rose — et non Mme Tadros, épouse de dépressif. Puis, d'un coup, elle repense à lui, et une vague de désarroi la submerge.
« À quoi bon ? » se dit-elle alors.
Ce qui, en gros, résume sa vie.

mercredi 5 octobre 2016

ROSE 158






















PETITE MUSIQUE DU SOIR


— Tiens, qui voilà !
Lili et Lucas en personne.
— On avait envie de le découvrir, ce fameux bistrot, explique Lili. Tu nous en as tellement parlé.
— Mme Irène, je vous présente mes meilleurs amis, déclare Rose, tout sourire. Elle, c'est l'institutrice de Grégoire…
— Et bientôt d'Olivier, coupe Lili, en avisant ce dernier, pendu aux basques de Béchir. Coucou, p'tit bonhomme !
Olivier tangue vers elle, les bras tendus :
— I-iii ! 
— Et lui, poursuit Rose en désignant Lucas, c'est un clown fabuleux.
— Enchantée, sourit Mme Irène. Que prenez-vous ? C'est ma tournée.
         La conversation se poursuit devant un verre.
— Au fait, je n'ai aucune nouvelle d'Amir, dit Lucas à Rose. Il a avancé, sur la musique du film ? Le tournage se prépare, et j'aurais aimé montrer quelque chose au réalisateur.
— Comment ? bondit Rose. Il ne t'a pas averti ?
— Averti de quoi ?
— Ben… il veut laisser tomber.
L'irruption de Wadiah et Fathia coupe court à la conversation.
— Reste avec tes amis, dit Mme Irène en se levant. Trois thés à la menthe, comme d'habitude, mesdemoiselles ?
         Ayant confirmé la commande, les fatmas se dirigent vers au fond de la salle avec des litanies de Salaam aleikoum*.
— Ce sont les copines de Béchir, souffle Rose.
— On avait compris, répond Lili sur le même ton.
— Mme Irène les surnomme "le harem"…
Elle se marre.
— Tu disais quoi, à propos d'Amir ? reprend Lucas, visiblement contrarié.
— Qu'il veut laisser tomber. Il est très mal, en ce moment… Je ne sais plus à quel saint me vouer.
— J'irai le voir, en sortant d'ici. Je suis sûr que s'il s'y remettait, il irait mieux.
— Encore faudrait-il obtenir qu'il s'y remette !
— Je vais essayer de le convaincre tant qu'il en est encore temps. Parce que s'il tarde trop, on va être obligés de prendre quelqu'un d'autre. Ce serait dommage, non ?

Ce soir-là, Rose rentre chez elle pleine d'espoir. Le clown a-t-il eu gain de cause ? Va-t-elle trouver son homme penché sur sa guitare ? Elle écoute, en retenant son souffle.
Quelques notes lui parviennent à travers la paroi. Une bouffée de joie au ventre, elle ouvre la porte.
         La guitare est dans le salon. Amir dans la cuisine. Prostré, comme d'habitude.
         La musique, elle, provient de la chambre des enfants.
         — Lucas est passé, tout à l'heure, répond Amir à sa question muette. Il a apporté un xylophone à Grégoire.
         Rose en chialerait de désappointement.

                                            *Salaam aleikoum : salutation arabe


ROSE 157

















                     WISDOM



Elle ne dit rien à Amir : inutile de l'alarmer, il a déjà bien assez de misères avec lui-même. En revanche, comme c'est l'heure d'aller chercher Grégoire, elle en parle à Lili.
— Diouf ? s'exclame cette dernière. Je le connais très bien, je l'ai eu comme élève. Un pauvre môme… Sa mère devait avoir treize ou quatorze ans, quand il est né. Aujourd'hui, elle se prostitue, se drogue ; une véritable épave.
— Et qui s'occupe de lui ?
— Ses grands-parents, en théorie. En théorie seulement, parce qu'en pratique… Déjà, tout petits, les gosses étaient complètement livrés à eux-mêmes.
— LES gosses ? Il y en a plusieurs ?   
— Diouf avait un frère jumeau, Wisdom, qui est mort il y a un an, environ…
— De quoi ?
— Un accident de mobylette.

Rose n'en dort pas de la nuit.
Le gamin scotché dans la tête.
Et la petite maman de quatorze ans, aussi.
Elle n'a aucun mal à l'imaginer : une adolescente maigrichonne, tout en bras et en jambes, avec ce ventre qui lui pousse, incongru, indécent, accusateur… Puis, insensiblement, un glissement s'opère et son propre passé remonte à la surface. Elle se revoit, il n'y a pas si longtemps, dans une situation analogue. Ses angoisses, ses colères, ses révoltes d'alors lui reviennent en mémoire.
« Ce gosse, se dit-elle, ç'aurait pu être le mien si j'avais eu moins de chance. Si je n'étais pas née dans un milieu privilégié, si je n'avais pas été prise en charge par des gens aimants, j'aurais peut-être fini, moi aussi, droguée, prostituée, laissant mon fils à l'abandon… »
Elle se dit encore :
« Il a la rage ; normal, après ce qu'il a vécu. Déjà si maltraité par le sort, à son âge. Quelle injustice ! Et moi qui lui en veux, moi qui en ai peur… Moi, moi, qui pourrais être sa mère ! » Et de détester la femme qui, en pareilles circonstances, eût fait preuve d'autant d'incompréhension envers Grégoire.
De sorte que, le lendemain :
— Vous connaissez le nom de famille de Diouf, madame Irène ?
— Non, pourquoi ?
— Simple curiosité. Il habite bien dans l’H.L.M. ?
— Oui, dans cet horrible bunker où les gens sont entassés comme des rats.
— Vous n'avez pas l'air de l'apprécier beaucoup, dites donc.
— Avant, il y avait un square, à cet endroit-là. Par la vitrine, j'apercevais les arbres, les fleurs, les enfants qui jouaient. Et le soir, après la fermeture, on allait souvent s'y asseoir, avec Béchir, histoire de décompresser un brin… "Ils" l'ont détruit pour mettre ce bloc de béton à la place. Tu ne voudrais pas que je "les" en remercie !
Rose hoche la tête avec compassion, puis insiste :
— Le petit Diouf, il vit à quel étage ?
— Pourquoi ? Tu veux aller te plaindre chez ses parents ? Je te comprends, remarque : à ta place, j'aurais la même réaction. Une bonne correction ne lui ferait pas de mal, à ce garnement.
— Ce n'est pas ça, dit Rose, mais…
La porte, s'ouvrant sur Isaac, l'interrompt.
            — Tiens, demande-lui, à lui, dit Mme Irène. Il connaît tout le monde.
— Qu'y a-t-il pour votre service, mesdames ? s'enquiert le plombier.
— Le petit Diouf, tu vois qui c'est ?
— L'affreux Jojo* qui met des pétards dans les boîtes aux lettres ? Je viens juste de le croiser sur le parking. Il préparait encore un mauvais coup, je parie !
— Sur le parking ? dit Rose. Où ça, exactement ?
— À droite, près de l'escalier qui monte aux ascenseurs. C'est toujours là qu'il traîne.
— Je peux y aller, madame Irène ? J'en ai pour deux minutes.
Signe d'approbation ; Rose s'éclipse, sans même prendre le temps d'enfiler son manteau.

Diouf, assis sur les marches de ciment brut, la regarde approcher comme un chat guette une souris. De sorte qu'à quelques mètres de lui, elle s'arrête : prudence oblige. 
— Je te cherchais, dit-elle.
Il prend un air bravache :
— Qu'est-ce que tu me veux ?
— Pourquoi tu m'as frappée, hier ?
— Parce que ta patronne a frappé Wisdom.
Une seconde de silence stupéfait.
— Comment ça ?
— Ta salope de patronne a frappé Wisdom, répète le gamin.
— Quand ?
— Avant qu'il se casse la margoulette.
Dans la tête de Rose, la petite machine à réfléchir se met en marche. Elle se remémore les paroles de Mme Irène, la veille au soir : L'an dernier, ils s'amusaient à cracher sur ma vitrine… J'en ai chopé un et je lui ai tiré les oreilles.
— C'était ton frère ? articule-t-elle.
— …
— Je comprends que tu lui en veuilles, mais pourquoi tu t'en prends à moi ? Je n'ai rien à voir là-dedans.
— Elle n'était pas là, c'est pas ma faute.
— Tu n'avais qu'à revenir un autre jour.
— J'avais juré à Wisdom de le venger. Hier, c'était l'anniversaire de sa mort. J'ai tenu ma promesse.
« Je rêve, se dit Rose. Des histoires pareilles, ça n’arrive que dans les romans. »
Hélas, non.
— Maintenant que tu t'es vengé, on se réconcilie ? propose-t-elle, en tendant la main (tout en se ménageant une possibilité de retraite, au cas où).
Diouf fronce les sourcils, tergiverse un instant.
— Tu me files des sous pour acheter des bonbecs ? finit-il par demander, méfiant.
— Si tu me serres la main.
Gravement, il tend la sienne. Rose la reçoit, toute chaude, dans sa paume, cette main frappeuse, cette main vengeresse. Une main petite. Fragile. Et sale.
— Bien, dit-elle. 
Et elle y dépose une pièce de cinq francs.

L'instant d'après, le gosse détale en direction de la boulangerie.

        

* Affreux Jojo : expression des années 60 pour dire : un sale mioche 


Bonus : le quartier de Rose à Aubervilliers...

Cliquer sur l'image pour agrandir)
 Le quartier de Rose













A l'arrière-plan, derrière la piscine en construction, le fameux "bloc de béton" dont parle madame Irène, un immense édifice en forme de croix. Il était peint à l'époque en orange et blanc. Assez pimpant, donc. Rose, sur la photo d'en-tête, est juste devant.
A l'extrême-droite, l'immeuble où habitait Rose avec sa famille.


mardi 4 octobre 2016

ROSE 156















   
        DIOUF


— Je monte cinq minutes chez moi, dit Mme Irène. Tu jettes un coup d'œil sur Béchir ?
Maintenant que Rose est son employée, elle la tutoie. Rose, non ; privilège de l'âge.
— Ne vous en faites pas pour lui, Olivier le surveille.
Rien n'est plus vrai : le bambin et le petit homme sont devenus inséparables. Et se comprennent par signes —si ce n'est par télépathie. 
Rose encaisse la consommation du gros François, débarrasse la table de Zabelle qui vient de partir ­—en oubliant, comme toujours, de payer — et, bien que ni Olivier ni Béchir ne soient en mesure de lui répondre, elle remarque tout haut :
— Ça ne se bouscule pas au portillon, aujourd'hui.
Au même instant entre un Africain d'une douzaine d'années.
— Bonjour, dit Rose, qu'est-ce que tu prends ?
— Une bière, répond le gamin.
— À ton âge ? s'étonne Rose.
— Occupe-toi de tes fesses. T'es là pour me servir, alors, tu me sers et tu la boucles.
            — Je n'ai pas le droit de vendre d'alcool aux mineurs, objecte Rose.
Du doigt, elle lui indique le règlement, affiché derrière elle. 
—  Regarde, c'est écrit là.
— Pétasse, siffle le gamin.
Et il lui balance une gifle magistrale.
Le temps que Rose, suffoquée, se remette de sa surprise, il a pris la poudre d'escampette.
Mme Irène, redescendant au même moment, la reçoit en larmes dans ses bras.
— Allons, allons, ce n'est rien, c'est le métier qui rentre, assure-t-elle avec philosophie tandis que Rose, d'une voix entrecoupée, lui narre l'incident.
Puis, s'adressant à son mari :
— Tu as vu qui c'était ?
Béchir hoche la tête et répond dans un sabir que Rose ne comprend pas.
— Le petit Diouf ? s'écrie Mme Irène. Ça ne m'étonne pas de lui : c'est un des voyous de la cité d'en face. Ils sont toute une bande. L'an dernier, ils s'amusaient à cracher sur ma vitrine. Alors un jour, j'en ai chopé un et je lui ai tiré les oreilles. Il l'a senti passer, je te prie de le croire ! D'ailleurs, après, ils se sont tenus à carreaux…
— En tout cas, il m'a fait mal, pleurniche Rose.
Regard apitoyé de Mme Irène.
— Retourne chez toi, va, je fermerai. Tu as eu assez d'émotions pour aujourd'hui.
Rose ne se le fait pas répéter. Mais avant de sortir, elle regarde longuement à droite et à gauche si la voie est libre. Des fois que Diouf traînerait encore dans les parages…

lundi 3 octobre 2016

ROSE 155

















LES BONS AMIS

À la longue, Rose finit par connaître tous les habitués. Et par s'attacher à certains d'entre eux, qu'elle en vient bien vite à considérer comme des amis. Isaac, par exemple…
Isaac, c'est le sosie d'Omar Sharif avec vingt ans de plus. Plombier de son état, il fut — et s'en flatte — le tout premier client des Bons Amis. Mme Irène, que Rose soupçonne d'avoir un petit faible pour lui, ne se lasse pas d'évoquer leur rencontre :
— Il est entré, ce vieux provo, je venais tout juste d'ouvrir. J'étais dans mes petits souliers, évidemment ! Il s'est accoudé au zinc, nous a regardés, Béchir et moi, et a gueulé : « Shalom, les Arabes ! » Alors moi, du tac au tac — vous me connaissez, je n'ai pas ma langue dans ma poche — : « Salaam, le Juif ! ». Tu t'en souviens, Isaac ? Qu'est-ce qu'on a rigolé. 
— Tu parles : c'était quasiment le même mot. Faudrait leur faire comprendre, à ces cons de militaires : quand on emploie le même mot pour dire bonjour, c'est qu'on est frères.
Il y a aussi Manu. Ah, Manu…
Il (enfin, elle) est transsexuel(le). Un ancien gendarme devenu officiellement femme, qui exhibe à tout bout de champ sa carte d'identité pour prouver qu'en dépit des apparences, c'est mademoiselle et non monsieur qu'il faut l'appeler — nonobstant une carrure impressionnante, une voix de basson, et un bleuissement suspect des joues, en fin de journée.
En revanche, Manu a un cœur de midinette. Elle s'enflamme chaque semaine pour un nouveau galant. Rose à qui, entre deux Kirs, elle confie ses espoirs et ses déceptions — celles-ci succédant toujours à ceux-là —, l'exhorte à la patience.
— L'amour vous tombe toujours dessus au moment où on s'y attend le moins, assure-t-elle, forte de sa propre expérience.
Comme, en dépit de ce bel optimisme, l'âme sœur tarde à se présenter, Manu comble son vide affectif en recueillant les chiens et les chats errants — ainsi, d'ailleurs, que les hamsters, souris blanches, canaris, etc, dont leurs propriétaires veulent se débarrasser.
— Mon studio est une véritable arche de Noé, se plaît-elle à déclarer. Il ne m'y manque qu'un cochon.
Et, ce disant, elle lance des œillades appuyées aux routiers de passage (qui se gardent bien de relever l'allusion).
Il y a également le gros François, garçon boucher à La Villette, la vieille Zabelle, qui s'en va toujours sans payer, Fathia et Wadiah, les sœurs maghrébines aux mains rouges de henné, et Gaël…
Ça, Gaël, c'est toute une histoire !
Un après-midi, Mme Irène ayant accompagné Béchir à l'hôpital pour des examens, Rose était seule dans le troquet désert. Le dos au comptoir, elle alignait ses verres le long de l'étagère quand la porte s'est ouverte sur un tonitruant :
— Salut, la compagnie !
— Bonjour, a-t-elle répondu sans retourner.
Quelque trente secondes plus tard, ayant achevé son rangement:
— Qu'est-ce que je vous sers, mons… ?
Personne.
En revanche, une voix jaillie de nulle part :
— Un demi, s'il vous plaît !
Or, ce jour-là, Rose était d'une humeur massacrante.
— C'est quoi, ce gag ? a-t-elle grogné. Si vous me faites une blague, je vous préviens, elle n'est pas drôle.
Furieuse, elle s'est penchée par-dessus le comptoir… pour se retrouver nez à nez avec un nain. On imagine sans peine sa confusion.
— Oh… je… je… désolée… je ne vous avais pas vu.
Et lui, royal :
         — J'accepte vos excuses, à condition que vous trinquiez avec moi.
Ainsi se sont-ils retrouvés assis à la même table, lui devant sa bière, elle devant un café.
Une demi-heure après, elle savait tout de lui : qu'il s'appelait Gaël, était originaire du sud de la Bretagne, travaillait au tri postal et pratiquait, à haute dose, l'autodérision.
Comme, par exemple, lors de cette explication très personnelle de son handicap :
— Ma mère ne voulait pas d'enfant. Quand elle a découvert qu'elle était enceinte, elle est allée chez une rebouteuse qui lui a fait des passes magnétiques. Au bout d'une heure de simagrées et de prières, la bonne femme lui a affirmé : «Ton bébé est parti ». Manque de bol, il en restait la moitié : moi.
De l'humour noir, ça s'appelle. Rose a ri, par politesse. Pour ne pas le vexer une seconde fois. Mais en réalité, elle trouvait ça plus poignant que drôle.
         Depuis, ils sont copains.

dimanche 2 octobre 2016

ROSE 154

















                         LE CRI (SUITE)

Une autre fois :
— Je voudrais en finir, dit Amir.
En dépit des efforts du médecin, son état empire de jour en jour.
            — Tu voudrais QUOI ? s'étrangle Rose — qui a très bien compris.
— Je suis un poids mort pour toi. Une charge inutile. C'est ce qui pourrait t'arriver de mieux, que je disparaisse…
« Qu'est-ce que je fais ? se demande Rose. Je lui en retourne une ? »
La tentation est si forte qu'elle en a des fourmis dans les doigts.
— Et les mômes, tu y as pensé ? rugit-elle. T'as décidé de les démolir, c'est ça ? De bousiller leur avenir ?
Il se bouche les oreilles :
— Tu ne comprends rien à rien !
— Je comprends surtout que tu es un monstre d'égoïsme. Tout ce qui compte pour toi, c'est toi, toi, toi. Qu'on morfle, les enfants et moi, tu n'en as rien à battre. Elle a bon dos, la dépression, tiens !
Il la regarde. Les yeux immenses, dans son visage amaigri. Démesurés. Des yeux de martyr. De fou.
— Oh, pardon ! souffle-t-elle, en se jetant dans ses bras.
Et lui :
— C'est moi qui te demande pardon, chérie. Je vais essayer de tenir le coup, je te le promets.
N'empêche que, désormais, Rose vivra avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Et chaque soir, en rentrant, elle ne pourra se défendre d'une sourde appréhension…
Du coup, elle décide d'emmener Olivier au travail.
            — Tu seras plus pénard, prétexte-t-elle. Et Béchir adore jouer les nounous.
— Il est hémiplégique.
« Et alors ? a-t-elle envie de dire. C'est moins traumatisant, pour un gosse de deux ans, qu'un papa suicidaire ! » Mais elle s'en garde bien.
— Je l'aurai à l'œil, ne t'inquiète pas, répond-elle, rassurante.
— Décidément… ce satané troquet me prendra tout, même mon fils, marmonne Amir entre ses dents.
Rose fait semblant de ne pas l'entendre.




samedi 1 octobre 2016

ROSE 153


















          LE CRI

La rue de la Goutte d'or est encore plus sinistre la nuit que le jour. Une bruine légère sature l'atmosphère, posant une sorte de fine couche grasse sur les pavés. Dans le halo blafard des lampadaires grouille un mouchetis de gouttelettes. Se découpant sur le ciel d'un noir sale, la silhouette massive de l’H.L.M. semble un molosse géant, tapi, prêt à bondir.
« Comme réconfort, c'est réussi, pense Rose. Faut vraiment être débile pour trimbaler un dépressif dans ce décor de cauchemar ! »
Elle se giflerait bien, tiens ! Mais bon, le mal est fait.
         — On va jusqu'au parc ? propose-t-elle, à tout hasard.
         Amir la suit, docile. N'ayant, sans doute, même plus la force de la contrarier.
         La lugubre promenade est si éprouvante que Rose se dit : « Je donnerais bien dix ans de ma vie pour être ailleurs ! » Elle n'a pas le souvenir, au cours de son existence, d'avoir traversé de période aussi sombre. Ni en Belgique, ni au Liban — surtout pas au Liban !
         Jamais ils n'auraient dû venir en France. Jamais.
         Elle soupire. Rabâcher ne sert à rien, il faut po-si-ti-ver.
— On va s'en sortir, tu verras. D'ailleurs, moi, je commence à m'habituer. Finalement, c'est très cool, Aubervilliers.  Et plein de gens charmants.
Amir lui lance un regard aigu :
— Tu as rencontré quelqu'un ?
— Pourquoi tu dis ça ?
— Je croyais que tu détestais cet endroit… Pourquoi as-tu changé d'avis ? Tu as fait la connaissance d'un autre mec, n’est-ce pas ? Je le savais. Je l'avais pressenti. Rien de bon ne pouvait sortir de ce troquet de merde.
— Tu arrêtes tes conneries ou je me fâche pour de bon ?
Elle a haussé le ton. Dans le silence nocturne, sa voix ténue résonne comme un tonnerre de Brest.
Un cri à vous glacer les sangs lui fait écho. D'où vient-il ? Du parc ? De l’HLM ? De l'une des maisons aux fenêtres murées ? De ces hangars déserts où tout peut arriver, un viol, un crime, ou pire ?
Saisis d'une même trouille, Amir et Rose se regardent. S'attrapent par la main. Et partent en courant, talonnés par la peur.
Ils parviennent chez eux hors d'haleine. Avec le sentiment de l'avoir échappé belle.
Conclusion d'Amir :
— Tu vois, Rose, ce hurlement qu'on a entendu… Eh bien, c'est le même, exactement, que celui que j'ai dans la tête vingt-quatre heures sur vingt-quatre.